littera.incitatus.ifrance.com ; 20 septembre 2006
De l’Effondrement, article de Philippe Guérin

Disons-le d’emblée, cet ouvrage change dans le paysage parfois trop convenu, trop plat de l’écriture romanesque contemporaine. Sur la couverture, ce terme de « roman » est expressément indiqué, mais dès les premières pages on se retrouve désemparé : dés-emparé des bien confortables repères séculaires de la fiction.

Il s’est avant tout agi de trouver une autre forme créatrice : la « cinécriture », non pas une écriture cinématographique mais bien un étroit entremêlement entre l’image et l’écriture, entre le mouvement et les phrases. Lorsque, par moments, le texte - à la disposition typographique particulière - tourne à chaque page, obligeant ainsi le lecteur à rompre avec la facilité de lecture traditionnelle, il montre comment l’écriture peut se nourrir du mouvement, peut se faire mouvement. L’écriture n’est pas - nécessairement - statique mais elle peut bien être dynamique, empreinte de la puissance aristotélicienne.

Tout au long des presque 400 pages que compte ce livre, le travail de mise en page, de renouvellement de la forme visible se poursuit avec une opiniâtreté qui oblige le lecteur à se remettre sans cesse en question. Comme il est bien plus simple et reposant de ne jamais s’interroger sur ce que nous lisons, non pas tant sur le fond que sur la manière par laquelle cela a été créé ; comment a-t-on pu écrire cela ?

Le titre le signale clairement : le temps sera au centre du roman. Le temps est mort ; il n’existe plus, du moins tel que nous le connaissions. Avec lui s’effondre beaucoup des certitudes bien ancrées et qui se reposaient dessus. Si son écoulement inquiétait, faisait peur, son absence est bien plus effrayante : la crainte de l’inconnu est toujours plus effroyable. S’il n’y a plus de temps, qu’y a-t-il à la place?

Du temps des sabliers au temps atomique, les hommes pouvaient s’appuyer sur la certitude bien ancrée de l’existence de cette quatrième dimension. La majorité des trouvailles humaines tenait à ce constat, rassurant malgré tout. Or maintenant c’est fini. On retrouve ici l’interrogation philosophique fondamentale : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Voilà le fond du problème sur lequel se penche L’Effondrement du temps.

On assiste à une pensée en développement, une pensée emportée par son propre élan, par la marche, la course, le galop en avant de sa parole. Le flux verbal, qui reste cependant pour l’essentiel contrôlé, produit chez le lecteur une sensation d’étrangeté qui ne fait que renforcer d’autant le propos tenu dans cet ouvrage.

Enfin, nous terminerons sur un dernier point, parmi bien d’autres, qui nous ramène à nos préoccupations antiques : le récit et la réécriture de l’histoire d’Œdipe. À partir de Sophocle et Hölderlin, le collectif de l’imp(a)nsable part de la tragédie des Labdacides pour déboucher sur une interrogation sur le destin humain. On retrouve là une composante fondamentale du théâtre grec ; certes, une pièce raconte une histoire, mais, comme l’a écrit Aristote dans la Poétique, celle-ci a pour but une catharsis. Il s’agit donc d’éclairer chaque spectateur à partir de la destinée particulière et exemplaire des héros tragiques. Heureusement, tout le monde ne vit pas les mêmes aventures que le roi de Thèbes, mais ce qui lui est arrivé peut éclairer chacun, comme a essayé de le montrer Freud. Il a toujours été le héros le plus humain, jouet des dieux comme peuvent l’être les hommes ; cette lecture ne peut que renforcer cette idée du caractère profondément terrestre du fils de Jocaste.

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