Voilà un bien étrange et déroutant livre que ce Nox de Garnier-Duguy-Nero.
Bien étrange et déroutant parce que sous les aspects d'un haletant récit fantastique, il nous délivre une métaphore de la création, la mise en abyme d'une peinture de Robert Mangù, Saint Georges terrassant le dragon.
Devant la toile passe soudain le regard superbe de Nox, héros éponyme du roman, le maître contemporain des images, l'archétype qui a pris possession des foules et qui règne en monarque absolu sur les consciences embrumées. Et l'espace de ce petit instant, de ce regard furtif et improbable les certitudes du dominateur vacillent, son pouvoir se trouve ébranlé, tout ce qu'il a construit depuis des années pour forger son armure d'invincibilité mise à mal. Alors Nox, l'espace de ce petit instant, l'espace du surgissement de son double inversé, de sa capacité d'oubli, d'admiration, d'émerveillement, l'espace de ce petit instant, Nox comprend qu'il n'est rien qu'un nain gonflé d'orgueil, incapable d'amour et de gratuité. Demeure seulement la volonté d'étouffer le mystère et l'insondable, la fuite en avant du déchu.
Construit comme un roman d'anticipation, Nox décline sur tous les modes l'emprise violente et implacable des masses médias, l'omniprésence de l'écran plasma et de tous les accessoires de la virtualité, les Moloch(s) modernes d'un monde paresseux et décadent.
Dans ces conditions, quel espace laissé à la peinture, et plus généralement à l'art et au sacré ? Face aux déferlements, aux flots ininterrompus d'images vidées de substance, que reste-t-il de la nécessité de contemplation ? Et devant l'adhésion d'un si grand nombre à tous ces mirages, dans quelle mesure la création a-t-elle encore sa place dans une contemporanéité où la volonté n'est pas de créer mais d'exister sur la scène médiatique tout en collant à l'esprit lénifiant du siècle en cours. Roberto Mangù répond par un grand éclat de rire et balaye d'un coup de pinceau mon esprit chagrin. « Croyez-vous mon jeune ami, que nous puissions échapper à la catastrophe finale et que le simulacre continue toujours? L'Esprit est fait pour dissiper les apparences et ce qui se construit est toujours la gloire de l'Eternel. (Dois-je vous rappeler la réversibilité chère à Bloy et à Borges). Nous marchons tous avec des oeillères et dans l'affaire qui nous concerne, vous n'étiez pour le coup attaché qu'à un détail, pensant qu'il était le centre de mon sujet et ne vouliez pas voir le triomphe final de mon Saint Georges ! Voilà à présent votre erreur corrigée ! Ha, ha, ha!»
Au loin, brasier ardent, tous les Nox enfin réconciliés se consument. Sur la palette, un peu de leurs cendres répandues, Roberto Mangù défait mais hilare portant la touche finale à son oeuvre.
Saluons donc ce premier opus de Garnier-Duguy-Nero en espérant le relire bientôt.
• Eric Bernardini
NOX, Gamier-Duguy-Nero, Le Grand Souffle, col, Contrelittérature dirigée par Alain Santacreu, 270 p., 15€
noter également la parution chez le même éditeur du premier tome (Pénétration 1) de la trilogie L'effondrement du temps , signée d'un collectif L'imp(a)sable : L'imp(a)nsable est l'auteur collectif d'un laboratoire des écritures-dés-emparées : des plasticien(ne)s, écrivains, poètes, cinéastes et philosophes ont mêlé le cri de leur métamorphose en un geste radical qui fait muter la philosophie en roman, le roman en une chirurgie sans anesthésie du cinéma de la conscience, et cette cinégraphie sur papier de la tragédie humaine, en un acte poïétique qui perfore tous les genres de l'impasse temporelle. (390 p., 28 €)
CLa presse Littéraire n°8 –
revue trimestrielle – décembre 2006/janvier – février 2007
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