L’esprit commercial des temps modernes

 

Henry David Thoreau, L’esprit commercial des temps modernes..., Bilingue - traduit et préfacé par Didier Bazy, suivi de « Éloge du loisir » de Michel Granger. Éditions Le Grand Souffle, 2006, 6,80 €.

Inédit en français jusqu’à ce jour, L’esprit commercial des temps modernes... est certainement l’un des tout premiers textes de H.-D. Thoreau. Il a 20 ans et termine ses études à Harvard quand il donne cette conférence devant un public d’étudiants et de professeurs, à la fin de l’été 1837. Le thème a beau être imposé, et le contexte universitaire pas franchement propice au lyrisme et à l’audace qui marqueront ses œuvres ultérieures, le jeune Thoreau témoigne déjà d’une profonde aversion pour l’esprit matérialiste et la morale utilitariste de son temps, au nom d’une conception exigeante de l’individu, appelé à s’ouvrir à sa propre liberté par une constante mobilisation de l’âme, sur un mode intuitif et contemplatif. Les nouveaux pionniers ne se sont pas encore lancés à l’assaut de l’Ouest, mais les chemins de fer commencent à quadriller le territoire, repoussant sans cesse les limites du connu, précipitant l’homme dans une irrésistible course de vitesse. Le « degré de bourdonnement de la ruche » affole Thoreau, qui ne s’attaque cependant pas frontalement à l’idéologie du progrès. L’esprit commercial, dit-il, est en passe de devenir la règle (ruling spirit) : l’instrumentalisation insensée de la nature (jusqu’à épuisement, Thoreau le pressent), le culte du travail et le mépris des activités de l’esprit, distillent le poison de la cupidité et de l’égoïsme et corrompent ainsi la morale de la nation. Si, comme le note Michel Granger dans la post-face, le style de Thoreau peut sembler contraint et « guindé » au regard de l’intransigeance d’un texte comme « La désobéissance civile », la critique des temps modernes étant quelque peu amortie par une profession de foi un peu systématique en un progrès universel à visage humain, le diagnostic de Thoreau demeure terriblement actuel, qui met en garde contre une exploitation inconsidérée des « ressources » de la nature et pointe l’unanimisme autour de la valeur-travail. La post-face, signée par l’un des meilleurs spécialistes de l’œuvre, fait l’« éloge du loisir », rendant ainsi justice à l’esprit visionnaire - en germe dans ce texte de jeunesse - de celui qui paiera un jour de sa liberté pour avoir osé rêver pour l’homme un destin supérieur à celui des abeilles disciplinées qui font le miel des marchands.

A.F.

http://le-mort-qui-trompe.fr/article167
Le samedi 26 mai 2007


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