Un printemps d'éternité se situe dans le monde de la riche bourgeoisie, celle de la finance internationale, de la haute administration, de l'art, que Claude Tannery scrute, instruit à charge et décharge, analysant les agitations, les vanités, les ambitions, les sentiments, les rivalités parfois feutrées, souvent sans merci. D'un fait anodin, d'une anecdote, d'un geste, d'un regard, d'une intonation, l'auteur sait tirer des significations toujours plus denses. C'est un peu le fameux « la marquise sortit à cinq heures» mais qui, là, disséqué avec l'acuité d'un entomologiste, fouillé par l'art aigu d'une plume perspicace et souple, ne ressortit plus à une quelconque inanité mais devient lourd de drame retenu, de sourde tragédie, de psychologie profonde, d'une troublante équivoque. Les protagonistes sont autant d'ombres mondaines essayant, par différents chemins ou cheminements intérieurs, d'aller vers plus de clarté ou plus d'obscurité ou, du moins, de trouver un sens (fût-il important ou dérisoire) à leur vie, et dont un peintre (double de l'auteur?) fera la matière de son œuvre, leur donnant leurs couleurs, les couleurs d'un supplément d'âme. Car la peinture est omniprésente ici, qui occupe une place majeure, jusqu'à proposer non pas le thème du roman dans le roman mais du tableau dans le roman.
Plus avant, Un printemps d'éternité est construit en touches fines, distribué en pièces subtiles qui articulent un clair-obscur narratif dont peu à peu se dégage une luminosité qui, elle, s'amplifie jusqu'à la pleine lumière finale. C'est alors, aussi, un puzzle dont, précisément, les pièces fines, éparses d'abord, sont rassemblées, puis agencées. Ce sont là, selon l'expression de l'auteur, ces « riens du Tout » qu'il faut savoir choisir et voir, dont il faut percevoir les correspondances infimes, pénétrer l'intimité dialectique - ou le sens de chacune comme le sens des unes par rapport aux autres - afin d'en dépasser, bien qu'elle fût nécessaire, la contingence, le caractère peut-être illusoire, tout ce qui ressortit au domaine des apparences, au multiple et au mouvant, pour atteindre à une permanence, une unicité: à une ontologie sans doute. Il s'agit, en quelque sorte, de passer du sensible à l'intelligible, du phénoménal au nouménal, de la réalité à la réalisation. Réalisation d'ailleurs plurivoque: celle même d'Un printemps d'éternité en train de s'écrire, celle d'un tableau en train d'être peint et celle du peintre, nommé Paul Vincent, qui s'y emploie. C'est également une narration qui, sans être discontinue, est quelque peu rompue, et procède par successifs fragments (qui empruntent plus ou moins la forme d'un journal). Fragments qui n'annoncent pas quelque simple jeu, diégétique, mais qui tendent à briser le temps du récit (par accélérations, ralentissements, ellipses, prolepses et analepses légères), à en rompre le cours, pour saisir mieux tel ou tel moment, pour l'excaver, pour à chaque fois isoler et en dégager l'éternel présent voire, plus loin, pour déceler l'éternité qui peut-être se cache sous les replis de chaque instant. Autrement dit, il y a multiplicité des moments dont la variété serait celle d'autant de saisons opaques et fluctuantes puis, qui s'occulte dans leurs tréfonds, un printemps, un printemps entendu comme méditation ultime et contemplation dernière qui préparent à une renaissance dans l'absolu.
Roman pénétrant, d'un style limpide, et quête de pureté, Un printemps d'éternité est aussi une ample et belle réflexion sur les arts (théâtre, peinture, architecture) autant que sur l'Art et sa pratique.
Arnaud Bordes
LA PRESSE LITTERAIRE – n°9 – mars/avril/mai 2007
Lectures] LE CAHIER CRITIQUE
UN PRINTEMPS D' É TERNIT É , Claude Tannery, Le Grand Souffle, 411 p., 18,50 E
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